La pauvreté

Nous avons donc vécu une semaine dans un village Xhosa, sans électricité et sans eau courante.

Cette semaine m’a fait voir une certaine forme de pauvreté. Je vous livre ici ma réflexion.

Les villageois, probablement un ou deux milliers sont, selon les critères économiques courants, pauvres. Ils vivent certainement avec moins de un dollar par jour.

En fait ils ne se servent pas d’argent dans leur vie de tous les jours.

Ils plantent leur propre nourriture, bâtissent leur huttes et se déplacent le plus souvent à pied, parfois avec un âne.

Quand ils se marient un terrain leur est alloué par le headman du village.

A leur mort ils sont enterrés dans leur hutte qui, laissée à l’abandon, disparaît au bout de quelques années. Il y a la propriété sans avoir besoin d’acheter et sans héritage.

Ils vivent à une quinzaine de kilometres de la ville la plus proche. Certains n’y vont jamais.

Leurs habits sont innommables, leur propreté sommaire et ils jouent avec un rien.

Oui, tout compte fait ils sont très pauvres.

Mais ils ont ce dont ils ont besoin et vivent ainsi depuis des centaines d’années. Ils ne connaissent pas le stress et rient de tout.

Ils ne sont pas malheureux et loin d’être misérables. Mais l’argent risque de les appauvrir.

Le gouvernement a mis en place plusieurs initiatives pour les pauvres dont notamment les allocations. Pour beaucoup de ces personnes la seule source d’argent vient des allocations (pauvreté, familiale etc). Ainsi l’argent est perçu comme gratuit. Concept étonnant ! Et ce don d’argent a aussi un effet pervers : il crée un besoin et une dépendance vis-à-vis de l’Etat.

Cette dépendance vis-à-vis de l’Etat est ressentie non seulement au niveau personnel mais aussi au niveau du village. Par exemple leur décision de ne pas entretenir leur route qui mène au village : comme l’Etat doit le faire, ils ne font rien. C’est un concept nouveau dans la mentalité Xhosa.

Autre anecdote : quand nous peignions l’école les élèves répétaient à voix hautes leurs droits “I have a right to a roof” “J’ai droit à un toit”. Dans le contexte où nous étions cette phrase parait saugrenue et dangereuse. Saugrenue parce qu’ils construissent leur propres maisons avec des branchages, de la boue et de la paille. Ils ont toutes les ressources localement. Ce droit qu’on leur apprend est equivalent à dire qu’ils ont le droit de respirer ou dormir. Dangereux parce qu’il risque de transférer la responsabilité au logement de l’individu vers l’Etat… et dans l’attente d’une réponse ne risque-t-on pas de voir des villageois sans toit ?

Certaines personnes travaillent ponctuellement mais le rapport avec l’argent est particulier dans la mesure où ils n’en ont pas besoin. Par exemple un jeune homme que nous avons rencontré, Inghele-Ghele, travaille sur un chantier dans le village. L’Etat a décidé de promouvoir le tourisme et a entrepris de construire un bâtiment avec des toilettes et un magasin de souvenirs (idée étonnante dans un village où aucune habitation n’a de toilettes, qui n’a qu’un chemin difficile d’accès et où globalement l’argent n’a pas cours).

Ce jeune homme va travailler un mois et recevra l’equivalent de 60 euros. Quand on lui demande ce qu’il fera avec cet argent il pense en donner 40 à sa mère pour qu’elle puisse acheter de la nourriture (dont elle n’a pas besoin) et il va garder 20 euros pour s’acheter de la nourriture aussi (dont il n’a pas plus besoin).

Le risque en revanche est de créer une dependance sur l’argent (de vouloir acheter de la nourriture), et casser une manière de vie qui fonctionne bien actuellement.

Vu les salaires pratiqués, 50 cts d’Euro par heure travaillée, ces initiatives qui partent d’un bon sentiment risquent de créer des misérables là où il n’y a que des pauvres. Les villageois ne pourront jamais gagner suffisamment d’argent pour remplacer leur mode de vie. En créant l’illusion d’une vie plus facile avec l’argent (par exemple il ne faut pas travailler pour avoir de la nourriture) le risque réel est de détruire un mode de vie qui ne pourra plus être retrouvé et créer une dépendance sur de l’argent dont ils n’auront pas suffisamment pour vivre dignement.

Il ya visiblement plusieurs types de pauvreté : celle que l’on voit dans le métro parisien par exemple, mais aussi celle de ce village Xhosa. Vouloir éradiquer la pauvreté dans le premier cas est louable mais dans le second c’est probablement injustifié.

Les principaux bénéficiaires de l’éradication de cette seconde pauvreté ne sont pas les villageois qui perdront leur état de suffisance et viendront à manquer de beaucoup de choses.

Non, les principaux bénéficiaires seront les entreprises de l’économie marchande qui auront de nouveaux clients.

Vous qui lisez ce blog, qu’en pensez-vous ?

2 Responses

  1. Bonjour la Famille Aventurière! A L’île Maurice nous avons vu les mêmes oiseaux jaunes qui construisent des nids à l’envers et qui froment un coeurs quand on les retourne!!! En ce qui concerne cette pauvreté je suis d’accord, mais nous, nous voudrions pas vivre ainsi, car notre horizon n’est pas le même. Parce qu’il est vrai qu’ils vivent en autarcie, mais quand ils sont malades – ont ils de quoi s’acheter des médicaments, en ont-ils besoin ou est-ce que leur vie et moyens les aide à survivre? Combien d’enfants meurent d’une simple diarrhae ou des mères en couche. Chez nous ils auraient pu être sauvés par un simple paracétamol ou un médicament contre la diarrhae.
    Quelque part je suis d’accord qu’il serait mieux de les laisser tranquille tout comme les indien en amérique du sud, mais quand les récoltes sont mauvaises ce n’est pas comme le pauvre dans le métro, eux ils meurent car ils n’ont littéralement plus rien – non?

  2. Excellent post! Analyse intéressante.
    J’avais eu une expérience similaire au Mexique après avoir marché plusieurs heures et être arrivé dans un village démuni de tout mais où j’y ai rencontré des gens qui paraissait plus heureux et tranquilles que ce que j’avais connu jusqu’alors dans notre “monde civilisé”. Cela m’avait fait comprendre de manière pratique à quel point “les besoins modernes” pouvaient être pollueurs du bonheur.
    J’ajouterai à cela qu’à l’époque (il y a une vingtaine d’années) c’était déjà la télévision dans de nombreux villages pauvres du Mexique qui créait ce besoin en montrant d’autres modes de vie (à l’époque je me souviens d’un générique de Santa Barbara…).
    Cela étant je suis également d’accord avec les remarques de Maren, ci-dessus : en passant une semaine dans un tel village on obtient un instantané qui reflète une facette de la réalité et peut faire oublier bien des drames que l’homme cherche à adresser depuis des milliers d’années.
    L’argent n’est qu’un moyen d’abstraction de la valeur qui permet de fluidifier les échanges. Il permet la diversification des activités. Une personne qui serait fondamentalement artiste mais dont le village n’a pas directement besoin (ou de manière ponctuelle) ne pourra véritablement s’épanouir dans une société uniquement centré sur leurs besoins vitaux. L’argent peut donc aider une société à s’enrichir d’activités plus transverses et de construire des monuments tels les cathédrales que l’on peut difficilement imaginer sans l’intermédiaire de l’argent.
    La question serait donc quel est l’objectif de l’homme sur terre: le bonheur simple localisé et auto suffisante ou la connaissance et la fuite en avant perpétuelle sans repos ni satisfaction durable?
    C’est une question qui me taraude depuis des années😉

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